Il existe bien des façons de découvrir le Japon. On peut parcourir ses villes, prendre le train d'une région à l'autre, entrer dans un temple de Kyoto au petit matin ou attendre que les nuages découvrent enfin le mont Fuji.
On peut aussi voyager avec une estampe.
Depuis le XIXe siècle, les artistes japonais nous emmènent sur les routes, dans les villes et les campagnes de l'archipel. Certaines de leurs images ont fait le tour du monde ; d'autres représentent un village, un pont ou un sanctuaire dont le nom nous est presque inconnu. Toutes possèdent le même pouvoir : quelques centimètres de papier suffisent à faire naître l'impression d'un lieu.
Lorsque les Japonais découvrent leur propre pays en images
Bien avant de fasciner les collectionneurs occidentaux, les paysages rencontrent un immense succès au Japon même.
À l'époque d'Edo, les déplacements se multiplient sur un réseau routier sans cesse amélioré, et les images de lieux célèbres, les meisho-e, accompagnent ce goût nouveau pour le voyage. Les guides illustrés nourrissent la même curiosité pour les sites renommés et les grandes routes du pays. La demande d'estampes de paysages suit naturellement.
L'une de ces routes va devenir presque mythique : le Tōkaidō. Elle relie Edo, l'actuelle Tokyo, à Kyoto, et compte cinquante-trois stations où les voyageurs font halte. Elle offre à Hiroshige la matière de plusieurs séries qui comptent aujourd'hui parmi ses œuvres les plus célèbres (nous lui avons consacré un article : Le Tōkaidō, la grande route qui inspira Hiroshige).
Avec lui, le trajet prend vie. Nous croisons des voyageurs surpris par la pluie, des porteurs chargés de bagages, des auberges, des ponts, des rivières, des montagnes et des villages.

Prendre la route avec Hiroshige
Hiroshige possède une manière très particulière de nous placer dans le paysage. Le voyageur est rarement seul face à un panorama grandiose ; la vie quotidienne reste présente. Quelqu'un traverse un pont, un autre marche au bord du chemin, des silhouettes avancent sous leurs chapeaux ou se protègent d'une averse.
La météo joue un rôle essentiel. La pluie, le brouillard et la neige transforment les lieux, et l'on comprend alors pourquoi ces paysages continuent de nous toucher : nul besoin d'avoir emprunté le Tōkaidō pour reconnaître la sensation d'une route sous la pluie ou celle d'un paysage soudain silencieux sous la neige.
Le Japon de Hiroshige appartient au XIXe siècle, mais l'émotion du voyage, elle, nous est toujours familière.
Le mont Fuji, toujours quelque part à l'horizon
Impossible de voyager dans l'estampe japonaise sans rencontrer le mont Fuji.
Hokusai lui consacre au début des années 1830 sa célèbre série des Trente-six vues du mont Fuji. Le succès est tel que l'éditeur ajoute dix compositions aux trente-six prévues.
Ce qui frappe lorsque l'on regarde la série aujourd'hui, c'est la diversité des points de vue. Le Fuji peut dominer le paysage, surgir au loin derrière une scène de travail ou se réduire à une petite silhouette géométrique à l'horizon. Dans sa vue de la plaine de Fujimi, dans la province d'Owari, Hokusai le fait même apparaître au centre du cercle formé par un immense tonneau en construction.
Cette manière de regarder la montagne marquera durablement les artistes japonais. Le Fuji traverse les générations et les styles : on le retrouve dans l'ukiyo-e, le shin-hanga, le sōsaku-hanga et chez de nombreux graveurs contemporains. Sa silhouette reste immédiatement reconnaissable, et pourtant chaque artiste parvient à nous faire croire qu'il nous la montre pour la première fois.

Katsushika Hokusai - Kanamori Yoshio
Kyoto, ou le Japon que l'on imagine avant de le connaître
Kyoto occupe une place à part dans notre représentation du Japon. Les temples, les sanctuaires, les pagodes, les jardins, les ponts et les collines qui entourent la ville offrent aux artistes une multitude de sujets.
Hiroshige représente à plusieurs reprises Kyoto et ses environs. Près d'un siècle plus tard, les artistes du shin-hanga y retournent à leur tour. Kawase Hasui y réalise ainsi en 1923 une vue du sanctuaire Nonomiya, publiée par Watanabe Shōzaburō dans sa Sélection de paysages du Japon.

Avec Hasui, l'expérience du lieu devient plus intime. Les foules disparaissent ; une silhouette suffit parfois. La lumière d'une fenêtre, une rue après la pluie, un temple sous la neige ou quelques arbres devant un sanctuaire donnent au paysage une présence presque silencieuse.
Et lorsque l'on visite ensuite ces lieux, une étrange impression peut surgir : celle d'y être déjà venu.

Kawase Hasui, parcourir le Japon à la recherche d'une atmosphère
Hasui est probablement l'un des artistes qui incarnent le mieux cette idée du voyage en estampe.
Il sillonne le pays et représente aussi bien les grandes villes que des ports, des temples, des villages ou des régions éloignées. Plusieurs de ses ensembles portent d'ailleurs le titre de Souvenirs de voyage ; une estampe de 1921 montre ainsi le port d'Ebisu, sur l'île de Sado, dans la deuxième série de ces souvenirs.
Son Japon est déjà moderne. Pourtant, Hasui cherche volontiers les moments où l'agitation s'efface. La pluie, la neige et la brume, qu'il aime depuis sa jeunesse, le crépuscule, la nuit ou une rue presque déserte lui permettent de transformer un lieu réel en une expérience très personnelle.
Voilà sans doute pourquoi ses estampes parlent si facilement au regard d'aujourd'hui : on reconnaît le Japon et, en même temps, on entre dans le Japon de Hasui.
Un pays, plusieurs regards
Le voyage devient particulièrement passionnant lorsque l'on regarde le même lieu représenté par plusieurs artistes.
Le mont Fuji de Hokusai ne ressemble pas à celui d'un artiste du XXe siècle. Un temple de Kyoto vu par Hasui possède une atmosphère différente du même monument interprété aujourd'hui par Hirose Takashi. Les arbres, les montagnes ou les architectures de Namiki Hajime appartiennent encore à un autre univers.
Les lieux demeurent. Le regard change.
Cette succession d'interprétations rappelle que l'estampe japonaise est un art vivant, dont l'histoire se poursuit bien après Hiroshige et Hokusai, du sōsaku-hanga aux graveurs d'aujourd'hui. Les artistes modernes et contemporains parcourent les mêmes paysages, représentent le Fuji, Kyoto, les temples, les jardins ou les villes, et ajoutent simplement leur propre chapitre au voyage.
Ces paysages que l'on emporte avec soi
On choisit rarement une estampe de paysage parce que l'on connaît le lieu qu'elle représente. Souvent, c'est l'inverse : une œuvre donne envie de découvrir un endroit dont on ignorait jusqu'au nom.
Elle peut aussi rappeler un voyage ancien, une lumière aperçue un matin à Kyoto, une promenade dans Tokyo, la silhouette du Fuji vue depuis un train ou le silence d'un sanctuaire loin de la ville.
Et puis il y a les voyages que l'on n'a pas encore faits. Une estampe peut appartenir à ceux-là.
C'est peut-être pour cette raison que j'aime tant les paysages japonais : ils permettent de vivre avec un lieu longtemps après l'avoir quitté, ou bien avant de l'avoir découvert. Quelques feuilles de papier finissent par composer une géographie très personnelle du Japon.
Kyoto pour l'un. Le Fuji pour l'autre. Une rue sous la pluie pour un troisième.
À chacun son voyage.
→ Découvrir les estampes japonaises de paysages de la galerie

