Kawase Hasui, né à Tokyo en 1883 et mort en 1957, est l’un des grands maîtres de l’estampe japonaise du XXe siècle. Son nom reste indissociable du mouvement Shin Hanga, ce renouveau de l’estampe japonaise qui, au début du siècle, cherche à faire dialoguer les techniques traditionnelles de l’ukiyo-e avec une sensibilité plus moderne.

Avant d’être l’un des plus grands paysagistes de l’estampe japonaise, Hasui est d’abord un peintre. Cette précision est essentielle, car elle explique la profondeur de ses compositions, son sens de la lumière et cette manière très personnelle de transformer un lieu réel en image intérieure.
Là où les maîtres de l’époque Edo avaient fixé les paysages célèbres du Japon, Hasui s’attache à un Japon plus silencieux, plus intime, souvent saisi à l’aube, sous la pluie, dans la neige ou à la tombée du jour. Ses estampes ne cherchent pas l’effet spectaculaire. Elles invitent plutôt à entrer dans une atmosphère.
| Chronologie | |
|---|---|
| Année | Événement marquant |
| 1883 | Naissance de Kawase Bunjirō à Tokyo. |
| 1910 | Entrée dans l’atelier de Kaburaki Kiyokata, qui lui donne le nom Hasui. |
| 1918 | Découverte des Huit vues d’Ōmi d’Itō Shinsui et début de sa collaboration avec Watanabe Shōzaburō. |
| 1918-1919 | Publication de ses premières estampes de paysage autour de Shiobara. |
| 1923 | Séisme de Kantō : destruction de l’atelier de Watanabe, de sa maison et de nombreux blocs et carnets. |
| 1953 | L'estampe Zōjō-ji no yuki est désignée trésor culturel par le ministère de la Culture. |
| 1956 | Nommé Trésor National Vivant par le gouvernement japonais |
| 1957 | Mort de Kawase Hasui à Tokyo. |
Les débuts de Kawase Hasui : un peintre avant tout
Kawase Hasui naît le 18 mai 1883 dans le quartier de Shiba, à Tokyo, sous le nom de Kawase Bunjirō. Issu d’une famille de commerçants, il se destine d’abord à reprendre l’activité familiale. Mais son goût pour le dessin, les paysages et la peinture finit par s’imposer.
Il étudie d’abord la peinture japonaise auprès d’Aoyagi Bokusen et d’Araki Kan’yū, puis se tourne vers la peinture occidentale, notamment auprès d’Okada Saburōsuke. Cette formation au yōga, la peinture de style occidental, marque durablement son regard : Hasui apprend à observer la lumière, les ombres, la profondeur, les variations atmosphériques. Plus tard, ces éléments deviendront essentiels dans ses estampes.
En 1910, il entre finalement dans l’atelier de Kaburaki Kiyokata, grande figure de la peinture japonaise moderne. C’est Kiyokata qui lui donne son nom d’artiste : Hasui. À cette époque, Hasui travaille encore principalement comme peintre et illustrateur. Il réalise des aquarelles, des dessins et des paysages qui montrent déjà son intérêt pour les lieux silencieux, les saisons et les effets de lumière.

Le choc des Huit vues d’Ōmi d’Itō Shinsui
Le tournant décisif a lieu en 1918. Hasui découvre les Huit vues d’Ōmi d’Itō Shinsui, une série de paysages publiée par Watanabe Shōzaburō. Cette rencontre visuelle agit comme une révélation. Hasui comprend que la gravure sur bois peut devenir autre chose qu’un simple prolongement de l’ukiyo-e ancien : elle peut traduire une vision moderne du paysage japonais.
Les Huit vues d’Ōmi appartiennent aux premières grandes séries de paysages publiées par Watanabe au début du mouvement Shin Hanga, et elles sont souvent citées comme l’élément qui encourage Hasui à se rapprocher de Watanabe.
Ce moment est important, car il permet de mieux comprendre Hasui. Il ne choisit pas l’estampe uniquement comme une technique. Il y voit une possibilité nouvelle : faire passer dans le bois gravé ce qu’il cherche déjà en peinture, c’est-à-dire une lumière, une impression, une mémoire du paysage.
La rencontre avec Watanabe Shōzaburō
La rencontre avec l’éditeur Watanabe Shōzaburō donne une direction définitive à sa carrière. Watanabe cherche alors des artistes capables de renouveler l’estampe japonaise sans rompre avec ses savoir-faire traditionnels. Le Shin Hanga repose toujours sur la collaboration entre l’artiste, le graveur, l’imprimeur et l’éditeur, mais il s’adresse à un public moderne, japonais comme étranger.
Hasui montre des dessins et des paysages réalisés à Shiobara, une région qu’il connaît depuis l’enfance. Ces œuvres retiennent l’attention : elles possèdent déjà une qualité de composition et une sensibilité atmosphérique qui semblent pouvoir se transformer en estampes. La tradition rapporte même que Kiyokata, en découvrant ses dessins de Shiobara, aurait immédiatement perçu leur potentiel pour la gravure sur bois.
Watanabe publie alors les premières estampes de paysage de Hasui. Le succès est rapide. À partir de ce moment, Hasui devient l’un des artistes majeurs de la maison Watanabe et l’un des grands visages du Shin Hanga.
Un artiste voyageur
Kawase Hasui est souvent décrit comme un artiste voyageur. Il parcourt le Japon pour dessiner sur le motif : temples, sanctuaires, ponts, villages, ports, routes de montagne, quartiers anciens de Tokyo ou paysages ruraux. Ces croquis servent ensuite de base à ses estampes.
Mais Hasui ne se contente jamais de reproduire un lieu. Il en retient une impression. Un temple sous la neige, une rue sous la pluie, un pont au crépuscule, une lanterne allumée dans la nuit : le paysage devient chez lui un espace de silence.
À une époque où le Japon s’industrialise rapidement, Hasui choisit souvent de représenter des lieux encore préservés. Ses estampes montrent un Japon à la fois réel et déjà menacé, un Japon de bois, de pierre, d’eau, de brume et de saisons. La présence humaine y est discrète : un passant sous un parapluie, un voyageur vu de dos, une silhouette minuscule devant un temple. Cette retenue donne toute sa force à l’image.
La lumière, la pluie et la neige
Ce qui rend les estampes de Kawase Hasui immédiatement reconnaissables, c’est son art des atmosphères. La pluie, la brume, la neige, le clair de lune ou les reflets sur l’eau ne sont jamais de simples effets décoratifs. Ils construisent l’émotion de l’œuvre.
Hasui excelle dans l’usage des dégradés, appelés bokashi, qui permettent de passer subtilement d’un bleu profond à une lumière plus pâle, d’un ciel crépusculaire à une zone de brume, d’une ombre froide à un reflet lumineux. Sa formation de peintre se devine dans cette attention portée aux transitions, aux nuances et aux heures du jour.
La neige occupe une place particulière dans son œuvre. Elle adoucit les contours, ralentit le regard, transforme les temples et les rues en scènes suspendues. Dans ses paysages d’hiver, Hasui ne décrit pas seulement un lieu : il fait sentir le froid, le silence, l’épaisseur de l’air.


Le séisme de Kantō et la reconstruction d’une œuvre
Le grand séisme de Kantō, en 1923, marque une rupture majeur
e dans la carrière de Hasui. L’atelier de Watanabe est détruit, tout comme la maison de l’artiste. De nombreux blocs, tirages et carnets de croquis disparaissent dans l’incendie qui suit la catastrophe.
Cet événement aurait pu interrompre sa carrière. Au contraire, Hasui repart sur les routes. Il dessine de nouveaux paysages, rassemble de nouvelles impressions et poursuit son œuvre avec une intensité renouvelée. Les estampes réalisées après cette période gagnent souvent en densité. Elles montrent un Japon fragile, mais aussi une fidélité profonde aux lieux, aux saisons et aux gestes du regard.
Les éditeurs de Kawase Hasui
Si le nom de Kawase Hasui reste avant tout lié à Watanabe Shōzaburō, l’artiste a également travaillé avec d’autres éditeurs, notamment Sakai, Kawaguchi, Doi ou Isetatsu. Ces collaborations sont importantes pour les collectionneurs, car elles permettent de mieux comprendre les différentes périodes de son œuvre, les variations d’édition et la rareté de certaines estampes.
Hasui a conçu plusieurs centaines de modèles au cours de sa carrière. Ses estampes originales de l’époque Taishō et du début de l’époque Shōwa sont aujourd’hui particulièrement recherchées, notamment pour la qualité de leur impression, la fraîcheur des couleurs et leur place dans l’histoire du Shin Hanga.
La reconnaissance de Kawase Hasui
À la fin de sa vie, le travail de Kawase Hasui reçoit une reconnaissance institutionnelle importante. En 1953, la réalisation de son estampe La neige au temple Zōjō-ji est documentée par le Comité japonais de protection des biens culturels, dans le cadre de la préservation des savoir-faire traditionnels de l’estampe sur bois. En 1956, il est nommé Trésor National Vivant par le gouvernement japonais pour son rôle dans la préservation de l’estampe japonaise traditionnelle. Cette distinction s’inscrit dans le prolongement du travail engagé quelques années plus tôt par le Comité de protection des biens culturels, qui avait documenté la réalisation de son estampe La neige au temple Zōjō-ji .
Hasui meurt à Tokyo en 1957. Il laisse une œuvre considérable, dominée par les paysages, les vues de voyage et les scènes atmosphériques. Aujourd’hui, ses estampes sont conservées dans de nombreux musées et collections à travers le monde.
Pourquoi Kawase Hasui reste essentiel
Kawase Hasui occupe une place à part dans l’histoire de l’estampe japonaise. Il n’est ni un simple héritier de Hiroshige, ni seulement un artiste moderne du XXe siècle. Il se situe entre les deux mondes.
Il reprend la grande tradition du paysage japonais, mais lui donne une mélancolie nouvelle, plus intérieure. Son œuvre est nourrie par la peinture, révélée par l’estampe, puis portée par la collaboration avec Watanabe. C’est cette combinaison qui fait sa singularité.
Ses estampes touchent encore aujourd’hui parce qu’elles parlent d’un Japon à la fois réel et rêvé : un Japon de pluie fine, de neige silencieuse, de temples au crépuscule et de chemins solitaires. Cette capacité à transformer un paysage en émotion fait de Kawase Hasui l’un des grands maîtres du Shin Hanga.
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