Les courtisanes du Yoshiwara

Derrière les treillages de bois du Yoshiwara, le grand quartier des plaisirs d'Edo, brillait un monde d'une beauté irréelle : courtisanes aux coiffures sculptées, kimonos somptueux, arts raffinés. Mais sous l'éclat de ces « maisons vertes » se cachait une réalité bien plus âpre, faite de contrats, de dettes et de servitude. Portrait d'un univers fascinant et cruel, qui fut l'une des grandes sources d'inspiration de l'estampe japonaise.

Yoshiwara, la cité close des plaisirs

Le Yoshiwara, quartier des plaisirs d'Edo — l'ancienne Tokyo —, fut créé en 1617. Après le grand incendie de 1657, il fut reconstruit plus au nord, près d'Asakusa. Ceint de fossés et de canaux, on aimait le rejoindre en barque, le long de la rivière, autant que par la longue digue qui y menait,  comme si l'on quittait le monde ordinaire pour entrer dans un ailleurs.

Sur ses quelques hectares fleurissaient maisons de thé, petits restaurants et maisons de plaisir, où tous les sens trouvaient à se satisfaire. D'autres villes eurent leur équivalent : Shimabara à Kyōto, Shinmachi à Ōsaka.

Derrière les treillages de bois

Chaque après-midi et au début de la soirée, les courtisanes s'exposaient derrière les treillages de bois des « maisons vertes » (un nom hérité d'un vieux terme lettré désignant les belles demeures de plaisir). Là s'offrait au regard un spectacle saisissant : des femmes aux coiffures imposantes, véritables sculptures piquées d'épingles, vêtues de kimonos somptueux dont l'obi se nouait sur le devant, signe distinctif qui les séparait des femmes respectables, lesquelles le nouaient dans le dos.

Les plus éclatantes étaient les tayū, courtisanes du plus haut rang, souvent versées dans plusieurs arts.

Une hiérarchie très codifiée

Le monde des courtisanes obéissait à une hiérarchie stricte. Sous le terme général de yūjo se rangeaient plusieurs échelons : les hashi-jōrō (rang modeste), les kōshi-jōrō (rang élevé) et, au sommet, les tayū, aussi rares que courtisées.

Une précision chronologique s'impose ici. Les tayū régnèrent au sommet durant la première moitié de l'époque d'Edo, mais ce rang, d'une exigence extrême, se raréfia jusqu'à s'éteindre vers le milieu du XVIIIᵉ siècle. Lui succéda alors le terme d'oiran (花魁), qui désigna dès lors les courtisanes de haut rang du Yoshiwara et finit par englober l'élite du quartier. Tayū puis oiran : c'est donc, en grande partie, une succession dans le temps.

Il ne faut surtout pas les confondre avec les geishas. La distinction était très nette : la geisha était une artiste, une professionnelle du divertissement, et ne s'engageait jamais sexuellement avec un client. Deux métiers, deux mondes.

L'apprentissage des arts

On entrait au service d'une maison très jeune. Les kamuro, fillettes attachées à une tayū, et les shinzō, apprenties plus âgées, l'assistaient au quotidien. Beaucoup avaient été cédées par des familles pauvres et liées par contrat : derrière le décor raffiné, le Yoshiwara reposait sur un système d'endettement et de servitude qu'il serait trompeur d'idéaliser.

Leur formation, en revanche, était réelle et exigeante. Selon leur talent, elles apprenaient à jouer d'un instrument : le tambourin, le shamisen (sorte de luth à trois cordes) ou le koto (cithare à treize cordes), à danser, à accomplir la cérémonie du thé ou de l'encens. Les plus cultivées lisaient des ouvrages de philosophie, peignaient, composaient des poèmes ; certaines étaient recherchées jusque pour leur calligraphie. Tout cet art répondait aux attentes d'une bourgeoisie qui, en franchissant les portes d'une maison, aspirait à l'élégance et au charme subtil de la culture aristocratique.

Le rituel de la séduction

Rien ne se précipitait. L'usage voulait qu'un client rencontre plusieurs fois une courtisane de haut rang avant de pouvoir se déclarer , une cour patiente, presque théâtrale, où le désir se méritait autant qu'il s'achetait.

Le crépuscule d'une courtisane

La beauté avait son horloge. Vers vingt-cinq ou vingt-six ans, une courtisane cherchait à s'attacher un protecteur (un danna) capable de lui assurer une vie décente après une retraite qui survenait, le plus souvent, avant la trentaine. Pour prouver son attachement, elle recourait parfois aux gages de dévotion les plus extrêmes, la tradition évoque jusqu'au sacrifice d'une phalange, offerte à l'être aimé.

Cette existence à part avait un revers cruel : son éducation singulière, et ces preuves d'amour, rendaient presque impossible tout retour à une vie « ordinaire » sans trahir son ancien métier. Celles qui ne trouvaient pas de protecteur finissaient souvent employées dans d'autres maisons, comme gérantes.

Les courtisanes, muses de l'estampe

Ce théâtre de la beauté et du désir a irrigué tout un pan de l'ukiyo-e. Les grandes courtisanes du Yoshiwara furent les modèles privilégiés du bijin-ga, l'« image de belle femme » : Utamaro, Eizan, Eisen, Kunisada et bien d'autres ont fixé pour l'éternité leurs silhouettes, leurs parures et leur grâce mélancolique. Un détail mérite l'attention du collectionneur : ces chefs-d'œuvre datent pour l'essentiel de la fin du XVIIIᵉ et du XIXᵉ siècle, les femmes qu'ils célèbrent sont donc, le plus souvent, des oiran plutôt que des tayū. À travers ces estampes, c'est tout un monde disparu, son faste comme ses ombres, qui continue de nous regarder.

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