Hiroshige et Van Gogh représentation de la pluie sur un pont à Atake estampe japonaise et peinture

Japonisme : comment l'estampe japonaise a bouleversé Van Gogh, Monet et Klimt

Il a suffi d'une feuille froissée, glissée entre deux porcelaines pour amortir le voyage depuis le Japon, pour que l'Occident change de regard. Nous sommes en 1856, dans un atelier parisien. Le graveur Félix Bracquemond déballe une caisse et s'arrête sur un papier d'emballage couvert d'oiseaux, de poissons et de fleurs : un volume de la Manga de Hokusai. Ce que le transporteur avait pris pour un simple rembourrage sans valeur allait, en quelques décennies, traverser les ateliers de Paris puis de Vienne et transformer la manière même de composer une image. Van Gogh, Monet, Klimt : les plus grands noms de la modernité ont appris à voir autrement devant une estampe japonaise. Voici l'histoire de cette onde de choc que l'on a fini par nommer le japonisme.

Qu'est-ce que le japonisme ?

Le japonisme désigne l'influence profonde exercée par l'art japonais, et d'abord par l'estampe ukiyo-e, sur les artistes occidentaux entre 1860 et 1910 environ. Le mot est forgé en 1872 par le critique et collectionneur Philippe Burty. Bien au-delà d'une simple mode exotique, le japonisme a fourni aux impressionnistes, aux post-impressionnistes puis aux artistes de la Sécession viennoise une grammaire visuelle nouvelle : aplats de couleur, cadrages audacieux, asymétrie, éloge du vide.

Le japonisme en neuf dates

  • 1853  Le Japon s'ouvre au commerce international sous la pression américaine
  • 1856  Félix Bracquemond découvre la Manga de Hokusai sur un papier d'emballage
  • 1867  Le pavillon japonais fait sensation à l'Exposition universelle de Paris
  • 1872  Philippe Burty forge le mot « japonisme »
  • 1876  Monet peint La Japonaise
  • 1887  Van Gogh expose sa collection d'estampes au café Le Tambourin et copie Hiroshige
  • 1890  Grande exposition d'estampes à l'École des Beaux-Arts ; Mary Cassatt grave ses dix planches
  • 1893  Monet crée son jardin d'eau et son pont japonais à Giverny
  • 1907  Klimt peint le Portrait d'Adele Bloch-Bauer I, sommet du cycle d'or

Comment le Japon est entré dans les ateliers occidentaux

Pendant plus de deux siècles, le Japon était resté clos, à peine entrouvert sur une petite île où seuls les Hollandais commerçaient. Tout bascule au milieu du XIXe siècle : sous la pression américaine, l'archipel s'ouvre au commerce international à partir de 1853. Aussitôt, l'Europe se met à recevoir des éventails, des laques, des paravents, des porcelaines et, presque par accident, des estampes.

C'est dans ce flux que Bracquemond fait sa trouvaille, chez son imprimeur Auguste Delâtre, sur des feuilles qui avaient servi à caler un envoi de céramiques. Delâtre finira par lui céder le volume deux ans plus tard. L'anecdote du papier d'emballage, souvent embellie, dit une part de vérité : ces gravures arrivaient sans prestige, et les artistes qui s'en éprennent y reconnaissent moins une révélation venue de nulle part qu'une confirmation éclatante de ce qu'ils cherchaient déjà à tâtons, une sortie hors des conventions académiques.

la manga de Hokusai pages d'oiseaux estampe japonaise

Hokusai : La manga 

L'engouement, lui, ne cesse de grandir. Le critique Champfleury forge le terme un peu moqueur de « japonaiseries » en 1868 ; quatre ans plus tard, en 1872, Philippe Burty, collectionneur et fin connaisseur, invente le mot « japonisme » dans une série d'articles. Des boutiques de curiosités aux revues savantes, le goût se structure : le marchand Siegfried Bing publiera bientôt sa somptueuse revue Le Japon artistique (1888-1891), véritable manuel de style pour toute une génération.

Ce qui sidère ces artistes ? Tout ce que l'estampe ose et que l'Occident s'interdisait : des aplats de couleur sans ombre ni modelé, l'absence de perspective classique, des cadrages audacieux qui coupent une figure au bord de la feuille, de grands vides laissés libres, et des sujets tirés de la vie quotidienne plutôt que de la mythologie.

Van Gogh : « tout mon travail est fondé sur l'art japonais »

Nul n'a aimé l'estampe avec autant de ferveur que Vincent van Gogh. Avec son frère Theo, il en amasse plusieurs centaines, aujourd'hui conservées au musée qui porte son nom à Amsterdam. En 1887, il en organise même une exposition dans un café parisien, le Tambourin, pour convertir ses amis peintres.

La même année, il pousse l'admiration jusqu'à la transcription : trois estampes qu'il repeint à l'huile. Une courtisane d'après Keisai Eisen, découverte sur une couverture de Paris Illustré, qu'il entoure d'une bordure d'étang et de bambous ; puis deux Hiroshige, la Pruneraie à Kameido et l'Averse soudaine sur le grand pont d'Atake, tirées des Cent vues célèbres d'Edo. Van Gogh ne copie pas servilement : il intensifie les couleurs jusqu'à l'incandescence et cerne ses toiles de caractères calligraphiques empruntés à d'autres feuilles, comme pour signer sa dévotion.

couverture du magazine paris illustré paru en mai 1886 représentant une courtisane réalisée par Eisen estampe japonaiseVan Gogh la courtisane réalisée d'après une estampe de Eisen huile sur toile 1887

Eisen : magazine Paris illustré  1886             Van Gogh : la courtisane 1887

Cette passion irrigue tout le reste. Lorsqu'il descend à Arles, c'est un Japon rêvé qu'il croit retrouver dans la lumière du Midi et les vergers en fleurs. Sa phrase demeure célèbre : tout son travail, disait-il, reposait sur l'art japonais.

Monet : un jardin peint comme une estampe

Chez Claude Monet, l'estampe se fait plus qu'inspiratrice de tableaux : elle dessine un lieu. Sa collection de Giverny, encore visible aujourd'hui, réunit plus de deux cents feuilles, dont quarante-huit Hiroshige, quarante-six Utamaro et vingt-trois Hokusai.

La légende, jolie et sans doute invérifiable, veut que tout ait commencé chez un épicier. En 1871, réfugié en Hollande pour fuir la guerre franco-prussienne, Monet aurait déballé ses provisions et découvert que le commerçant du village emballait ses denrées, du fromage dit-on, dans des estampes japonaises arrivées avec les cargaisons d'outre-mer. Le peintre, dit son biographe Gustave Geffroy, en fut ébloui. L'histoire est trop belle pour être tout à fait sûre, et Monet lui-même en donnait ailleurs une autre version, mais elle dit une vérité plus profonde : ces chefs-d'œuvre voyageaient encore comme de vulgaires papiers de boutique, et il fallait l'œil d'un peintre pour les sauver du rebut.

Dès 1876, il peint La Japonaise, sa femme Camille drapée dans un flamboyant kimono rouge, clin d'œil autant que déclaration. Mais c'est dans son jardin d'eau qu'il livre son plus bel hommage. À partir de 1893, il détourne une rivière, creuse un bassin, y installe des nymphéas et fait bâtir une passerelle courbe directement inspirée des ponts de l'ukiyo-e. Détail révélateur de son indépendance : là où un pont japonais traditionnel serait rouge ou couleur bois, Monet peint le sien en vert. Il assimile, en toute liberté. De cet univers naîtront les Nymphéas, ces immenses surfaces flottantes où l'eau, le reflet et le vide dialoguent exactement comme dans le « monde flottant » que désigne le mot ukiyo-e.

Monet le bassin aux nymphéas harmonie verte 1899

Monet : le bassin aux nymphéas harmonie verte 1899 - huile sur toile

Klimt et le japonisme viennois : l'or de Byzance, la ligne du Japon

À Vienne, le choc arrive par l'Exposition universelle de 1873, où la délégation japonaise fait sensation. Gustav Klimt, qui ne verra jamais le Japon, en devient un collectionneur avide d'objets et d'estampes. De l'ukiyo-e, et particulièrement des portraits féminins d'[Utamaro, il retient le règne de la ligne, les aplats de couleur et cette manière singulière de laisser l'ornement dévorer la figure jusqu'à la stylisation.

Utamaro estampe japonaise ukiyo-e bijin gaKlimt portrait Adèle Bloch Bauer

Utamaro Somesuke 1794       Klimt portrait d'Adèle Bloch Bauer 1903-1907

Son fameux « cycle d'or » ne se comprend pas sans cette leçon, à condition de rappeler qu'elle s'y mêle à d'autres : l'or et le faste décoratif viennent aussi des mosaïques byzantines de Ravenne. C'est de cette synthèse, japonaise et byzantine, que surgissent le Portrait d'Adele Bloch-Bauer I (1907) et Le Baiser, où les corps semblent enchâssés dans un tissu d'ornements plats et scintillants.

Degas, Toulouse-Lautrec, Cassatt : l'onde se propage

Le trio célèbre ne doit pas faire oublier l'ampleur de la contagion. Edgar Degas emprunte à l'estampe ses plongées vertigineuses et ses figures coupées au bord du cadre : ses danseuses saisies depuis les coulisses regardent vers Harunobu autant que vers l'Opéra. Henri de Toulouse-Lautrec transpose la leçon dans l'affiche, avec ses silhouettes cernées d'un trait et ses fonds posés en aplats francs, si bien que le Moulin Rouge ressemble parfois à un quartier de plaisir d'Edo. Mary Cassatt, bouleversée par la grande exposition d'estampes de l'École des Beaux-Arts en 1890, grave dans la foulée une suite de dix planches en couleurs, scènes de toilette et de maternité, qui comptent parmi les hommages les plus directs jamais rendus à Utamaro. Quant à Whistler, dès les années 1860 à Londres, il peuplait déjà ses toiles de kimonos, de paravents et d'éventails. Le japonisme fut moins un cercle qu'une atmosphère : pendant un demi-siècle, il a flotté sur tous les ateliers d'Europe.

estampe de Mary Cassatt femme se baignant

Mary Cassatt femme se baignant 1890-1891

Ce que les maîtres occidentaux ont emprunté à l'ukiyo-e

Au fond, tous ont puisé au même répertoire. La couleur posée en aplat, débarrassée du clair-obscur. La composition asymétrique, l'espace mis à plat au profit du rythme. Le cadrage hardi, en gros plan ou en plongée, qui tranche un motif net comme au ciseau. L'éloge du vide, ces zones laissées respirer. Et le goût des sujets ordinaires, une averse, un pont, une femme qui se coiffe, préférés aux grands récits héroïques. Des historiens parlent aujourd'hui du japonisme comme d'une première mondialisation du regard : par ces feuilles de papier, une grammaire visuelle a fait le tour du monde.

L'estampe japonaise, source vive de la modernité

On présente souvent l'estampe japonaise comme un charmant à-côté de l'art occidental. C'est l'inverse qui est vrai : elle en fut l'une des sources vives. Accrocher un Hiroshige, un Utamaro ou un Hokusai, c'est vivre auprès de l'objet même qui a rouvert les yeux de Van Gogh, de Monet et de Klimt. Les originaux qui ont nourri cette révolution existent encore, et continuent de circuler entre les mains des amateurs. C'est tout le plaisir que l'on peut souhaiter : préférer, à la reproduction de la révolution, la feuille qui l'a déclenchée.

Questions fréquentes sur le japonisme

Qu'est-ce que le japonisme en peinture ?

C'est l'influence de l'art japonais, principalement de l'estampe ukiyo-e, sur la peinture occidentale de la seconde moitié du XIXe siècle : couleurs en aplat, compositions asymétriques, cadrages coupés, sujets du quotidien.

Quels artistes ont été influencés par l'estampe japonaise ?

Van Gogh, Monet et Klimt en furent les collectionneurs les plus fervents, mais aussi Degas, Toulouse-Lautrec, Mary Cassatt, Whistler, Gauguin et Bonnard, entre autres.

Peut-on encore acquérir les estampes qui ont inspiré ces peintres ?

Oui : les tirages anciens de Hokusai, Hiroshige ou Utamaro, ceux-là mêmes que collectionnaient Van Gogh et Monet, circulent toujours sur le marché de l'art, à des prix souvent bien plus accessibles qu'on ne l'imagine. Découvrez notre collection d'estampes japonaises anciennes.

 

Retour au blog