gravure sur bois détail pour une estampe japonaise ukiyo-e. Le geste du graveur

Secrets de fabrication des estampes japonaises : le graveur

Un artisan au cœur de la création

Dans la longue chaîne de fabrication d’une estampe japonaise (de l’artiste à l’éditeur, du graveur à l’imprimeur), le graveur occupe une place essentielle et souvent méconnue. C’est lui qui, à partir du dessin original de l’artiste, sculpte dans le bois la matrice destinée à recevoir l’encre. Son rôle ne se limite pas à une simple reproduction : il se doit de respecter le dessin et la sensibilité de l'artiste. 


La sélection du bois : la quête d’un support parfait

Tout commence par le choix du matériau. Traditionnellement, le bois de cerisier sauvage du Japon (yamazakura) est privilégié pour sa densité fine, sa résistance et la netteté qu’il offre aux lignes gravées. Ce bois noble, au grain serré, permet de rendre avec précision les détails du dessin, depuis la délicatesse d’un visage jusqu’à la fluidité d’une calligraphie.

Avant d’être utilisé, il est séché pendant plusieurs années pour éviter qu'il ne se déforme au contact de l'humidité pendant l'impression et surtout qu'avec le temps il reste stable. Le bois est ensuite soigneusement préparé. On le scie en planches de quelques centimètres d’épaisseur, puis on le polit avec des feuilles de papier abrasif jusqu’à obtenir une surface parfaitement lisse. Les deux faces sont souvent marquées d’un petit caractère indiquant leur orientation.

Le graveur choisit les bois avec autant de soin qu’un luthier sélectionne l’épicéa pour la table d'harmonie d'un violon. Certaines planches seront réservées aux aplats de couleur, d’autres au dessin de départ : le keyblock (omohan).


Le dessin transféré sur le bois : naissance de la matrice

Une fois le bois prêt, l’artiste confie son dessin à l’éditeur, qui le remet au graveur. Le dessin, réalisé à l’encre noire sur papier fin (hanshita-e), est ensuite collé face contre le bois avec de la colle de riz légèrement diluée.
Lorsque le papier sèche, le graveur voit le dessin à travers la transparence du papier : il s’agit d’une image en miroir, telle qu’elle apparaîtra imprimée.

C’est à ce moment que commence le travail de transposition fidèle : la main du graveur doit respecter très fidèlement le dessin de l’artiste, mais aussi anticiper la façon dont l’encre et le papier réagiront plus tard. La gravure sur bois n’est jamais un simple décalque ; elle implique une lecture sensible, presque intuitive, du trait.

la gravure d'un bloc de bois pour une estampe japonaise

Les outils du graveur : instruments de précision 

Le graveur utilise une gamme d’outils traditionnels, souvent forgés à la main :

·       Le burin plat (aisuki) pour dégager les grandes zones ;

·       Le couteau à graver (hangi to), au tranchant oblique, pour les contours et les traits fins ;

·       Les gouges rondes (marunomi) pour les creux et les courbes ;

·       Le petit ciseau en V (kento-nomi) pour les repères des couleurs appelés kento.

Le maniement de ces outils exige une position stable et une respiration maîtrisée. Le graveur ne force pas : il écoute le bois, il sent le fil du grain, il s’y adapte.


La gravure du bloc principal (omohan) : la clé du dessin

Le premier bloc à être gravé est le keyblock, ou bloc de contour. Il contient toutes les lignes dessinées à l’encre noire.
Le graveur creuse avec une infinie précision autour de chaque trait, conservant en relief ce qui sera encré. Le moindre tremblement de main se verrait dans le tirage final ; c’est pourquoi ce travail requiert des années de pratique, souvent acquises dès l’adolescence au sein d’un atelier.

Une fois le bloc principal terminé, il servira de référence pour tous les autres blocs de couleur. L’imprimeur en tire une première épreuve (kyōgo-zuri), que le graveur utilise ensuite pour graver les blocs secondaires : un pour chaque teinte, parfois jusqu’à vingt ou trente pour les estampes les plus complexes.

bois gravé d'une estampe Ukiyo-e prête à être employée

Les repères de calage (kento) : la science du millimètre

Pour garantir une parfaite superposition des couleurs, le graveur réalise généralement dans le coin inférieur gauche et le bord inférieur droit du bloc principal deux encoches : les fameux kento.
Chaque bloc de couleur portera ses propres repères, permettant à l’imprimeur de caler avec précision le papier lors de l’impression.
C’est ce système ingénieux, inventé au Japon dès le XVIIᵉ siècle, qui rend possible les dégradés subtils et les alignements parfaits caractéristiques des estampes japonaises.

Une erreur d’un millimètre dans la gravure d’un kento peut faire échouer toute l’édition : voilà pourquoi le graveur y accorde une attention extrême.


La gravure des blocs de couleur : traduire la lumière

Chaque teinte du dessin initial est isolée sur une épreuve du keyblock. Le graveur colle alors sur un nouveau bois cette épreuve, qu’il utilise comme guide pour sculpter les surfaces à encrer.
Certains blocs sont destinés à des aplats nets (tappuri-zuri), d’autres à des dégradés délicats (bokashi), d’autres encore à des textures particulières, comme les nuages, les vagues ou les motifs des kimonos.

C’est un travail minutieux : le graveur doit imaginer comment chaque plan de couleur dialoguera avec les autres une fois imprimé.

Dans les grands ateliers d’Edo, il n’était pas rare qu’une équipe entière de graveurs se partage le travail, chacun spécialisé dans un type de motif : visages, tissus, paysages, ou calligraphies. Les maîtres coordonnaient l’ensemble, garantissant l’unité du résultat final.


Un dialogue silencieux avec l’artiste

Le graveur entretient une relation subtile avec l’artiste. Si celui-ci est encore en vie — dans le cas des estampes contemporaines —, ils travaillent souvent côte à côte. L’artiste peut venir vérifier les blocs, ajuster un contour, redessiner un détail.
À l’époque d’Edo, les deux ne se rencontraient pas toujours ; ils communiquaient à travers l’éditeur.

Dans les deux cas, le graveur est l’interprète du trait : il doit comprendre le style de l’artiste, son intention.
Ainsi, les lignes franches et puissantes de Kuniyoshi n’exigent pas la même approche que la délicatesse aérienne d’un Utamaro.
De même, dans le shin-hanga du XXᵉ siècle, les paysages de Kawase Hasui réclament une gravure douce, fluide, presque fondue dans le papier.


Une transmission fondée sur la patience et la tradition

Le métier de graveur s’apprend dans la durée. Les apprentis commencent souvent par tailler les cadres ou les kento, avant d’être autorisés à graver les traits d’une main ou le contour d’un vêtement.
Après de très nombreuses années, ils maîtrisent la totalité du processus et deviennent horishi confirmés.


Le moment de la transmission : du graveur à l’imprimeur

Lorsque le graveur achève son travail, il remet les blocs à l’imprimeur (surishi).
À ce stade, l’œuvre n’est encore qu’une esquisse : un ensemble de bois muets, parfaitement polis, prêts à recevoir les encres. Le rôle de l’imprimeur sera d’en révéler la beauté par l’eau, le papier et le geste du baren.

Avant cette transmission, le graveur vérifie la netteté des reliefs, la profondeur des creux et la justesse des repères. Il polit parfois certaines zones avec du papier de bambou ou du tokusa (prêle des champs) pour adoucir les transitions.

Ce passage de main à main symbolise le relais d’un savoir-faire collectif, où chaque artisan s’efface devant la beauté de l’ensemble.


L’âme du graveur : entre rigueur et humilité

Dans l’univers de l’estampe japonaise, le graveur incarne la discipline du geste parfait. Il n’impose pas sa personnalité, il s’accorde à celle de l’artiste. Et pourtant, chaque estampe porte sa marque invisible : la justesse d’un trait, la souplesse d’une courbe, la profondeur d’un noir.

Ce métier exige autant de force que de délicatesse, autant de science que de sensibilité.
Le graveur travaille dans le silence, souvent seul, plongé dans une concentration absolue.
Son art n’est pas de créer, mais de donner la possibilité de créer : il ouvre le chemin vers l’image, il en taille la matrice.


Héritiers et renaissances

Aujourd’hui encore, au Japon, les graveurs continuent de faire vivre cette tradition millénaire. Dans les ateliers de Tokyo ou Kyoto , on entend toujours le son du burin mordant le cerisier.
Certains travaillent sur des reproductions d’ukiyo-e, d’autres collaborent avec des artistes contemporains venus du monde entier.

Ce savoir-faire, reconnu comme Patrimoine culturel immatériel du Japon, constitue l’un des joyaux de la culture nippone : un dialogue entre le passé et le présent, entre l’homme et le bois.


En conclusion : le graveur, gardien du trait

Si l’artiste imagine, si l’éditeur orchestre et si l’imprimeur fait naître la couleur, le graveur, lui, donne corps au dessin.

Son art est un art de l’ombre, mais c’est dans cette ombre que se forge la lumière de l'estampe japonaise.

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