C'est l'une des trois grandes vendettas du Japon, un récit de fidélité et de sang que Hiroshige, parmi d'autres, a magnifiquement illustré. Deux frères, orphelins d'un père assassiné, portent des années durant un serment de vengeance, jusqu'à une nuit d'orage au pied du mont Fuji. Une histoire où l'honneur se paie du prix le plus lourd.
Sur fond de guerre des clans
Nous sommes au temps du Japon féodal, alors que deux grands clans se déchirent: les Minamoto (Genji) et les Taira(Heike). Vainqueur, Yoritomo, chef des Genji, entend unifier le pays et asseoir sa puissance sans pitié. Sa dureté ne s'arrête pas aux vaincus: il fera périr ses propres frères, Yoshitsune puis Noriyori, tant il redoute toute ombre à son pouvoir. C'est dans ce monde impitoyable que va se nouer un drame plus intime.
Un meurtre dans les collines
Le clan des Itō, mené par Itō Jirō Sukechika et rangé du côté des Taira, connaît des jours sombres. Mais le coup fatal vient de l'intérieur même de la famille. Kawazu Saburō Sukeyasu, fils de Sukechika et lutteur de sumo réputé, est assassiné dans les collines de Hakone par son propre parent, Kudō Suketsune, au terme d'une querelle d'héritage sur les terres du clan.
Kawazu laisse une veuve et deux petits garçons, âgés de trois et cinq ans, que l'on épargne, pour des raisons demeurées obscures. Les enfants ne savent pas encore quel fardeau ils porteront.
Deux orphelins, un serment
Plus tard, la veuve se remarie avec un homme nommé Soga. Celui-ci adopte l'aîné, Jūrō Sukenari, et envoie le cadet, Gorō Tokimune, dans un temple bouddhiste pour qu'il s'y fasse moine. Mais Gorō n'a pas l'âme d'un religieux: il refusera cette voie. Les années passent, les enfants deviennent des hommes, et tous deux gardent au fond du cœur le même vœu secret, venger leur père et laver l'honneur de la famille.
La nuit de la vengeance
L'occasion vient enfin. Apprenant que Kudō Suketsune a quitté son domaine pour chasser avec le shogun Yoritomo du côté du mont Fuji, Jūrō décide d'agir. Il gagne Ōiso pour y chercher son frère.
La nuit venue, en plein orage, les deux frères se glissent dans le camp de chasse, repèrent la tente de Suketsune, et accomplissent enfin le geste attendu depuis l'enfance. Leur père est vengé.
L'honneur proclamé
Alors, au lieu de fuir, les frères Soga font une chose stupéfiante: ils proclament à voix haute leur nom et leur honneur retrouvé. Les clameurs réveillent tout le camp. Un rude combat s'engage, au cours duquel l'aîné, Jūrō, tombe. Gorō, lui, parvient à se dégager et à courir jusqu'au camp du shogun.
C'est par la ruse qu'on l'arrête: un lutteur de sumo nommé Gorōmaru, déguisé en dame de compagnie, se saisit de lui. Amené devant Yoritomo, Gorō trouve un juge presque enclin à l'épargner, tant sa loyauté force l'admiration. Mais le fils de Suketsune réclame vengeance à son tour, et Gorō est exécuté.
Les frères Soga avaient vingt et vingt-deux ans lorsqu'ils moururent, leur serment enfin tenu.
Une légende de l'estampe et du théâtre
Ce drame de la fidélité filiale est devenu l'un des grands récits de la culture japonaise, au même titre que la vendetta des 47 rōnin. Le théâtre s'en est emparé: les pièces de la lignée Soga-mono comptaient parmi les grands rendez-vous du kabuki, traditionnellement donnés en début d'année. L'estampe, elle aussi, l'a célébré sans relâche, de Hiroshige à Kuniyoshi, fixant pour toujours l'image des deux frères sous l'orage, fidèles jusqu'à la mort.

