La révolution bleue : comment le bleu de Prusse a réinventée l'estampe japonaise Ukiyo-e

La révolution bleue : comment le bleu de Prusse a réinventée l'estampe japonaise Ukiyo-e

Quand on pense aux estampes japonaises, une image s'impose presque immédiatement : la crête écumante d'une vague géante suspendue au-dessus du mont Fuji. La Grande Vague de Kanagawa d'Hokusai est l'un des chefs-d'œuvre les plus célèbres au monde. Mais saviez-vous que ce chef-d'œuvre, et bien d'autres de sa génération, doivent leur immortalité à une innovation technologique venue d'Europe ?

Voyage au cœur du bleu de Prusse (ou Berorin burū), le pigment qui a redéfini les paysages du Japon, de l'époque d'Edo jusqu'au XXe siècle.

estampe japonaise La Grange Vague de Kanagawa de Hokusai imprimée avec du bleu de Prusse ukiyo-e

Katsushika Hokusai : la grande vague de Kanagawa - circa 1830-1832

Le dilemme des bleus traditionnels

Avant les années 1830, les artistes d'estampes ukiyo-e faisaient face à un problème de taille : la fragilité de leurs pigments bleus. Ils utilisaient principalement deux sources :

- L'indigo (ai) : Un bleu d'origine végétale, magnifique mais qui offrait une palette de nuances limitée et avait tendance à s'estomper à la lumière.

- Le jouriyoshi : Extrait du pétale de l'asagao (volubilis), un bleu très poétique mais extrêmement fugace.

Le précieux bleu d'outremer (issu du lapis-lazuli) existait, mais son coût astronomique le rendait inutilisable pour une production d'estampes destinées au grand public. Les artistes manquaient d'un bleu profond, stable et abordable pour représenter l'immensité du ciel et de la mer.

L'arrivée clandestine du Berorin Burū

Tout change à la fin des années 1820. Bien que le Japon vive toujours sous la politique d'isolement strict du shogunat Tokugawa (sakoku), les marchandises circulent via les marchands hollandais et chinois à Nagasaki. C'est ainsi que s'importe le bleu de Prusse, un pigment synthétique inventé accidentellement en Allemagne au début du XVIIIe siècle.

Les artistes japonais le baptisent instantanément Berorin burū ou Berurin-ai (le bleu de Berlin).

Pourquoi ce pigment a-t-il tout changé ?

Contrairement aux pigments végétaux, le bleu de Prusse est chimique. Il est incroyablemente intense, résiste superbement à la lumière du soleil, et surtout, il possède une fluidité et une palette de tons qui permettent des dégradés subtils et profonds lors de l'impression sur bois.

Le boom du Aizuri-e : Quand le bleu devient roi

L'impact de ce nouveau pigment est si fort qu'il donne naissance à un genre à part entière : les aizuri-e (estampes imprimées exclusivement ou majoritairement en nuances de bleu).

estampe japonaise aizuri de Keisa Eisen représentant un paysage de neige sur la sumida

Keisa Eizen : neige sur la Sumida - circa 1830

Deux maîtres du XIXe siècle vont s'emparer de cette révolution :

Katsushika Hokusai : Le pionnier

En 1830-1831, Hokusai lance ses célèbres Trente-six vues du Mont Fuji. Le bleu de Prusse y est la star incontestée : les premières éditions utilisaient ce pigment de manière dominante pour donner une profondeur inédite à l'océan. Le public d'Edo est fasciné par la vivacité de cette couleur "exotique". Ces fameuse estampes Aizuri-e (estampes bleues) raviront Vincent Van Gogh et les impressionnistes... entre autre.

Utagawa Hiroshige : Le poète des paysages

Hiroshige pousse l'utilisation du bleu de Prusse à un niveau d'émotion rare. Grâce à la technique du bokashi (un dégradé manuel réalisé sur le bloc de bois humide). Ce bleu devient si indissociable de son œuvre que les Occidentaux le nommeront plus tard le "Bleu Hiroshige".

paysage de Hiroshige des 53 stations du Tokaido bleu de Prusse

Hiroshige Utagawa : Okitsu des 53 stations du Tokaido - vers 1830/1840

Le XXe siècle et le renouveau du Shin-Hanga : L'héritage sublimé

On aurait pu croire que la modernisation du Japon et l'arrivée de la photographie allaient faire disparaître l'estampe sur bois. C'était sans compter sur la naissance, au début du XXe siècle, du mouvement Shin-hanga ("nouvelles estampes").Porté par l'éditeur Shozaburo Watanabe, ce courant a remis au goût du jour la technique traditionnelle (le trio artiste, graveur, imprimeur) en ajoutant des effets de lumière et de perspective directement inspirés du réalisme occidental.

Dans cette nouvelle interprétation du paysage, le bleu de Prusse conserve sa place, magnifié par des techniques d'impression encore plus complexes (les artistes superposant parfois plus de 30 passages de couleurs).

Hasui Kawase : Le "Hiroshige du XXe siècle"

C'est ici qu'entre en scène le maître incontesté du paysage moderne : Hasui Kawase (1883-1957).

estampe japonaise de Hasui Kawase de 1920 neige persistante à Inokashira

Hasui Kawase : neige persistante à Inokashira -1920

Comme son illustre prédécesseur, Hasui a passé sa vie à parcourir le Japon pour en capter l'essence poétique, les chemins enneigés et les temples sous la pluie. Mais là où Hasui excelle, c'est dans sa maîtrise de la nuit et de l'eau, rendue possible par l'utilisation du bleu de Prusse. Qu'il s'agisse des reflets d'une lune d'hiver sur un lac ou de la silhouette d'un temple plongé dans la pénombre d'une nuit pluvieuse, les bleus de Hasui offrent un écho direct au "Bleu Hiroshige", tout en l'adaptant à la sensibilité du siècle nouveau. En 1956, le gouvernement japonais l'a d'ailleurs sacré "Trésor National Vivant" pour son apport inestimable à cet art.


Un pont chromatique entre les époques

L'histoire du bleu de Prusse dans l'art graphique japonais est une boucle parfaite. Né en Europe, importé clandestinement au Japon, il a traversé les frontières et les époques pour nous faire émerveiller sur ces artistes et perpétuer leurs mémoires.


Ce bleu chimique est devenu l'encre des rêves d'un Japon éternel, reliant le siècle d'Edo à la modernité d'aujourd'hui.

Et vous, quelle est votre époque bleue préférée ?

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