De toutes les batailles de la guerre de Gempei, Ichi-no-Tani est l'une des plus célèbres, pour ses combats singuliers autant que pour l'audace inouïe qui la décida. En 1184, face à une forteresse réputée inviolable, le jeune Yoshitsune tente l'impensable: lancer sa cavalerie du haut d'une falaise. Récit d'un jour où la ruse et la témérité firent basculer le sort d'un clan, et d'un empire.
La guerre de Gempei : Minamoto contre Taira
Tout le XIIᵉ siècle japonais fut ensanglanté par la lutte de deux clans, les Minamoto et les Taira. La seconde moitié du siècle vit le triomphe des Taira, portés au faîte du pouvoir par le terrible Kiyomori. Mais à sa mort, son fils Munemori, qui lui succéda à la tête du clan, allait le mener à une ruine irrémédiable.
Une forteresse entre mer et montagne
Aux environs de l'actuelle Kobe, l'armée des Taira tenait une position formidable. Adossée aux montagnes, elle couvrait son front principal depuis le bois et la rivière d'Ikuta jusqu'au-delà de Suma. Maître absolu de la mer, Munemori savait sa retraite assurée: ses navires couvraient le rivage de la baie de Suma.
Là où la chaîne des monts se rapproche du flot, au-delà de Suma, ne subsiste qu'un défilé très étroit, tapissé d'un épais bois de pins, entre le rivage et les contreforts. Trois ravins encaissés y ouvrent leurs gorges, que l'on désigne par leur rang: Ichi-no-Tani, Ni-no-Tani et San-no-Tani. C'est là que se tenait l'arrière de l'armée Taira.
Le contrefort séparant les deux premières vallées se couronne d'un petit plateau, sur lequel la montagne dévale à pic; ses trois autres faces tombent d'une bonne centaine de mètres, et l'on n'y accède aujourd'hui encore que par un sentier tortueux. C'est sur cette hauteur imprenable que Munemori installa le palais provisoire du jeune empereur Antoku, que les Taira avaient emmené avec eux, avec les trois insignes sacrés du pouvoir.
Le plan de Yoshitsune
Les Minamoto étaient loin d'égaler les forces adverses. Pourtant, l'ex-empereur Go-Shirakawa, qui gouvernait au nom de son petit-fils Go-Toba, brûlait de reprendre les trois regalia restés aux mains des Taira: l'épée, le miroir et le joyau. Il ordonna l'attaque aux deux frères de Yoritomo, Noriyori et Yoshitsune, qui commandaient l'armée de Kyōto.
Malgré leur infériorité, ils se partagèrent la tâche. Noriyori, avec cinquante mille hommes, marcha droit sur Ikuta, où ses assauts se brisèrent en vain. Pendant ce temps, Yoshitsune, à la tête de vingt mille hommes, s'élança à marche forcée à travers la province de Tamba pour contourner l'ennemi. Munemori ne crut pas à la possibilité d'une telle manœuvre: malgré les avertissements des siens, il ne détacha dans cette direction qu'un corps d'observation de sept mille hommes, retranché à Mikusa, en Harima. Ce fut sa première erreur. Yoshitsune fondit sur eux de nuit, à la lueur des incendies, sans laisser à ses troupes épuisées le temps de souffler.
La descente de Hiyodorigoe
Deux jours plus tard, franchissant les montagnes, Yoshitsune parvenait devant les retranchements du défilé de Suma. Ce soir-là, dans sa résidence, Tsunemori, l'un des princes du clan Taira, donnait une grande fête dont les échos portaient jusqu'au camp des assiégeants. Fête suprême, a-t-on dit, avant la défaite et la mort pressenties.
Yoshitsune, lui, savait le nombre contre lui. Il devina que ce palais «inaccessible» devait être mal défendu du côté des montagnes. C'est là qu'il fallait frapper. À la tête d'une poignée de cavaliers intrépides, il gravit la crête sous la conduite d'un jeune paysan.
«Le terrain est impraticable, avait prévenu le guide. Seuls les cerfs se risquent en de pareils lieux.»
«Alors nous passerons aussi bien que les cerfs, répondit Yoshitsune. Nos chevaux ont quatre pieds.»
Ils passèrent. On lança d'abord deux chevaux harnachés sur la pente vertigineuse; l'un parvint en bas sain et sauf. L'épreuve parut suffisante, et toute la troupe dévala le versant abrupt jusqu'au plateau. Comme prévu, le fort y était mal gardé. La charge eut vite raison des rares défenseurs, et le feu fut mis aux bâtiments. Les flammes se virent jusqu'à Ikuta, où le trouble gagna les rangs des Taira.
La déroute des Taira
Alors, ce fut la panique. La retraite tourna à la déroute. À Ichi-no-Tani, malgré les efforts désespérés de leurs chefs, les Taira tombèrent en foule. Les deux impératrices douairières, l'empereur Antoku et quelques gardes s'enfuirent à bord du navire impérial armé en toute hâte.
L'apparition inexplicable de l'ennemi sur ce plateau réputé inviolable avait frappé les combattants de stupeur. Les uns après les autres, à la suite du groupe impérial, ils coururent aux bateaux; et bientôt la mer se couvrit de cette immense flotte en déroute, s'éloignant à force de rames.
Atsumori, ou la mélancolie des vaincus
Ichi-no-Tani doit aussi sa gloire à ses combats singuliers, et à l'un des plus poignants de toute l'épopée. Sur le rivage, le guerrier Minamoto Kumagai Naozane défia un jeune cavalier Taira magnifiquement paré. Il le désarçonna, souleva son casque, et découvrit un adolescent, Atsumori, du même âge que son propre fils. Le cœur serré, mais pressé par ses compagnons qui approchaient, il dut l'abattre. Sur le corps du jeune homme, il trouva une flûte: l'enfant avait joué de la musique, à l'aube, avant la bataille. On raconte que Kumagai, brisé, renonça aux armes pour se faire moine.
Cet épisode a nourri le théâtre et l'estampe: la pièce de Nō Atsumori en garde le souvenir, comme d'innombrables images de guerriers.
Un fait d'armes devenu légende
Ichi-no-Tani ne fut pas la fin. Un an plus tard, à Dan-no-ura, la guerre de Gempei s'achèverait dans les flots, emportant le jeune Antoku et les insignes sacrés. Mais c'est la chevauchée impossible de Yoshitsune qui a le plus enflammé l'imaginaire japonais. Sa silhouette dévalant la falaise, le drame d'Atsumori, la flotte en fuite: autant de scènes que les maîtres de l'estampe guerrière, les musha-e, ont fixées pour toujours, faisant de cette bataille l'une des grandes sources d'inspiration de l'art japonais.

